Du service du Public au service de l’Homme (conférence professionnelle)

Les métiers de la sécurité offrent des facettes variées et contrastées. Les conférences professionnelles ont pour but d’en présenter toute la diversité à nos étudiants. Mais au-delà des traits techniques et spécifiques à chaque métier, se pose aussi la question de l’éthique de l’engagement et de l’action. Le cas du chef d’escadron Gonzague-Arnaud PROUVOST, stagiaire à l’Ecole de guerre, promotion Maréchal Juin (2011/2012) invite à la réflexion.

C’est avec intérêt que nous publions son témoignage, avec l’aimable autorisation de l’Ecole de guerre et de la revue le Casoar. Le Commandant PROUVOST fera partager cette expérience à nos étudiants le 15 mai 2012 à 15h30, dans le cadre d’une conférence professionnelle.

Mobilité et parcours de carrières atypiques, richesse ou danger pour les Armées ?

Témoignage d’un Saint-Cyrien (promotion Commandant Morin, 1994/1997), officier de gendarmerie, parti deux ans, en famille, en congé sans solde pour une mission de solidarité internationale en Zambie.

A en croire le nombre de départs précoces de jeunes officiers, il est permis de penser que les nouvelles générations aspirent de plus en plus à sortir du « militaro-militaire ». Le vivant en opérations, elles savent que la victoire est désormais liée certes à la maîtrise des milieux, mais aussi à une mise en réseau audacieuse au-delà du ministère d’appartenance. La loi  n° 2009-972 du 3 août 2009 relative à la mobilité et aux parcours professionnels dans la fonction publique met en lumière la prise en compte de cette évolution. Elle la consacre au profit de tous les ministères. Elle rendra d’autant plus aisée une saine mobilité pour les militaires[1].

Il est fréquent de voir des officiers quitter la carrière avant la limite d’âge. De même, la mobilité externe, pleinement intégrée au cheminement professionnel, laisse l’officier plus que jamais au service de son armée d’origine. Il ne prend dans ce cas pas de retard. Les départs en congé sans solde pour un projet précis et temporaire sont en revanche plus rares. Il est logique d’en vouloir connaître les raisons. Pour autant, ostraciser le personnel à son retour témoignerait d’un manque de respect des statuts et d’une défiance exagérée. Par nature peu nombreuses, pourquoi de telles démarches seraient-elles dangereuses ou indignes ? Envoyé en Zambie de 2007 à 2009 par Fidesco[2], j’en suis venu à (me) poser cette question.

En famille, nous avons répondu à un appel à nous rendre disponibles. Cet appel est de ces inclinations qui s’imposent, quitte à prendre des risques et à s’élancer sur un chemin incertain. Il s’apparente à celui que, Saint-Cyriens, nous avons tous ressenti. Fidesco, qui envoie des familles et les soutient sur le terrain, correspondait le mieux à notre sensibilité.

La Zambie, notre pays de mission, est en paix. Proche de nombreux pays troublés (RDC, Rwanda, Burundi, Zimbabwe), elle a une tradition d’accueil des réfugiés[3]. En zone urbaine cependant, vivant dans la communauté locale, ceux-ci ne bénéficient pas de l’assistance assurée dans les camps. Pour offrir aux plus vulnérables une aide sociale, juridique, éducationnelle et spirituelle[4], l’Eglise catholique a créé en 1997 le « Peace Centre ». Au cœur de Lusaka, dans le quartier de Kanyama, township le plus pauvre de la ville, ce centre avait pour objectif majeur de faciliter l’intégration locale des réfugiés, en accueillant aussi les Zambiens. Six mille personnes en bénéficiaient par an. Fidesco y a participé de 2001 à 2009[5].

Le volontaire Fidesco directeur du centre assumait les responsabilités classiques de management[6]. Il disposait d’un staff permanent d’une dizaine de personnes, d’origines variées[7]. Cette équipe était juste suffisante pour le fonctionnement et les cours de langues. Les formations pratiques étaient assurées par des enseignants recrutés ponctuellement. Les animations particulières faisaient appel à un réseau de bénévoles constitué au fil du temps. Dépendant de l’Eglise locale pour la pastorale et l’exercice de la charité[8], financée par les Américains[9], intégrée au réseau des organisations internationales (UNHCR), non gouvernementales et diplomatiques, tout spécialement l’ambassade de France et la Nonciature apostolique, la mission comportait un fort volet « international ».

Directeur du projet, face à des situations humaines souvent extrêmes, j’ai pleinement mis en application les valeurs et savoir-faire acquis à Saint-Cyr, dans l’Infanterie, et en gendarmerie. Certes, il ne s’est jamais agi d’interventions armées ou coercitives, mais toujours de prises de décisions dans un contexte de tensions et de manque de moyens. Adaptabilité, pugnacité, écoute, patience et rusticité sont ici indispensables.

Sur le plan professionnel, l’enseignement majeur relève de la découverte de la gestion dans un cadre civil, et à l’étranger : j’ai notamment dû payer, et licencier, des employés selon le code du travail zambien, donc anglo-saxon et africain ! Humainement, je suis revenu de cette mission avec une vision de la pauvreté et de l’humanité transformée. Le service des membres les plus vulnérables d’une population traumatisée modifie considérablement notre échelle de valeur et ouvre des champs de réflexion nouveaux, pour l’exercice du métier de gendarme en particulier. Culturellement, vivre avec des réfugiés majoritairement issus de la région des grands lacs fait entrer d’une manière particulière dans l’actualité troublée de cette région. Etre Français, et officier de gendarmerie, constitua parfois un facteur de méfiance, mais plus souvent facilita le contact avec des personnes respectant sincèrement la France et son armée.

Familialement, une telle expérience est indubitablement risquée autant que fantastique. Partir en mission de volontariat demande une confiance et un abandon réels. La réussite n’est pas acquise. Acceptant de vivre dans des conditions simples, nous avons entrainé nos enfants[10] dans cette aventure. La dimension familiale reste ainsi l’aspect le plus fort de ces deux ans : dans les joies comme les peines, dans les doutes surmontés, dans les découvertes de nous-mêmes, nous avons partagé une proximité familiale formidable. Les enfants en sont revenus riches, non seulement de la langue anglaise, mais aussi d’une nouvelle petite sœur[11] et, gageons-le, d’une capacité à s’ouvrir à l’autre, d’une curiosité et d’une confiance en la vie.

Le fait pour un officier de ne pas suivre les parcours balisés, accueilli par le commandement comme possible plus-value, et non pas comme un caprice, apporte une richesse professionnelle et humaine complémentaire. Ma démarche relevait d’un choix. Elle s’est intégrée pleinement à mon parcours d’homme, d’époux, de père, d’officier. Elle impliquait des sacrifices en termes de déroulement de ma carrière. Au retour, affecté dans un poste d’état-major en relations internationales[12], j’ai bénéficié d’une gestion pragmatique. Je constate que la gendarmerie a souhaité utiliser cette expérience.

Certes, je ne suis devenu un fin connaisseur ni de l’Afrique, ni des organisations internationales, ni même de l’humanité. En revanche, je peux apporter à l’institution une connaissance modeste mais inédite de ces milieux et une expérience humaine humble mais originale. La gendarmerie, au contact au quotidien de la pauvreté sociale française, a en tout cas parié dessus en m’offrant la possibilité de « revenir » dans de bonnes conditions.

Le « PEACE CENTRE » de FIDESCO

projet pour les réfugiés urbains

Pour répondre au manque d’intégration socioprofessionnelle en Zambie, le projet propose des formations variées. D’abord, des cours de français et d’anglais permettent d’évoluer en Zambie sans perdre les racines francophones. Des formations pratiques sont ensuite dispensées pour faciliter l’accès à l’emploi ou au « business ». Ces formations sont nombreuses et répondent aux besoins des bénéficiaires en étant adaptées au contexte socio-économique de la capitale zambienne. Il s’agit par exemple de cours d’informatique (le Centre dispose d’une salle avec une vingtaine de poste en réseau), de couture, de fabrication de saucisses, de beurre de cacahuète, de cuisine, de réparation de téléphones, réfrigérateurs, télévisions, radios, d’impression sur tissus, d’électricité, etc. Ces formations sont autant que possibles appuyées par des cours de « business management » et sur des microcrédits. L’objectif est de permettre aux personnes de créer et faire fructifier des petites affaires à partir de compétences acquises au centre.

 Pour répondre aux difficultés sociales et spirituelles, le Centre déploie toute la gamme des actions d’assistance sociale classiques et des activités pastorales catholiques, adaptées aux contraintes et usages locaux. Il s’agit notamment d’un programme de bourses scolaires, destinées en priorité aux filles et aux orphelins. Par ailleurs, des visites aux familles misérables sont organisées dans les quartiers. Des activités variées sont montées au Centre pour promouvoir une vie sociale pour cette population marquée par la souffrance. Ainsi, le Centre organise régulièrement des fêtes pour les enfants, des animations pendant les vacances scolaires, des projections de films, des plateformes de rencontres pour les adultes, des entretiens de conseils et d’écoute. Il soutient une troupe de théâtre, deux chorales, un groupe de danses traditionnelles. Des services religieux catholiques sont réguliers (rosaire, messe, prière, catéchisme…).

Pour répondre aux réalités des contraintes juridiques, le Centre s’intègre dans les réseaux des principales institutions traitant du problème des réfugiés, dont l’UNHCR, le gouvernement (« commissionner for refugees »), les représentations diplomatiques, la Croix-Rouge, la « Legal resource fundation », les différentes Eglises, les services de Police et de l’Immigration. Il anime deux émissions de radio, des réunions avec les leaders des réfugiés, des interviews de conseils juridiques. Il s’engage dans la défense des droits des personnes tout en respectant les choix politiques et législatifs de la Zambie. Les principes de bases défendus s’inspirent de la doctrine sociale de l’Eglise.


[1] La mobilité n’est d’ailleurs pas une nouveauté dans d’autres administrations : le corps préfectoral par exemple l’inscrit dans le déroulement de carrière.

[2] Voir le site de FIDESCO à l’adresse suivante : http://fidesco.fr/

[3] Originaires majoritairement de pays francophones (RDC, Rwanda, Burundi) parfois qualifiés, plus souvent d’un niveau d’instruction faible, les réfugiés manquent de compétences et d’opportunités pour soutenir leurs familles. Ils souffrent notamment des limitations à l’accès à l’emploi et à la liberté de mouvement et de résidence en zone urbaine, imposées par décision politique de la Zambie en dépit des règles du droit international édictées dans les conventions de Genève. L’UNHCR estime à 14.000 le nombre de réfugiés vivant à Lusaka.

[4] Voir annexe en fin d’article.

[5] J’ai en effet reçu en particulier la mission de « fermer » la mission Fidesco et de mettre en place un management local.

[6] Gestion, administration, finances, levées de fonds, animation, monitoring, communication, représentation.

[7] Zambiens, réfugiés et volontaires occidentaux, notamment en 2008/2009 un volontaire américain.

[8] Mon patron direct était l’archevêque de Lusaka, Monseigneur Georges MPUNDU.

[9] Le budget, nettement insuffisant pour les besoins et charges d’un tel projet, s’élevait à environ 150.000 US dollars annuels. La plus grosse partie de ce budget (100.000 US dollars) était fournie grâce à un partenariat avec l’organisation américaine « catholic relief services », soit la Caritas des Etats-Unis. Les fonds additionnels provenaient des actions de levée de fonds entreprises localement et en Europe.

[10] Constance, 7 ans et Jean, 4 ans l’année du départ.

[11] Marie-Munezero, adoptée sur place, 7 ans, dont nous avons accompagné la mère, réfugiée rwandaise, décédée en octobre 2008

[12] DGGN/Sous-direction de la coopération internationale/Bureau de la coopération bilatérale/adjoint au chef de section Eurasie-Océanie-Amériques.

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